dimanche 1 octobre 2017

Débureaucratiser le recrutement des enseignants français[1]



Les vraies raisons de s’inquiéter sur le recrutement des enseignants français sont, comme souvent, mises sous le tapis.

Une première concerne l’important décrochage des jeunes professeurs[2] : près de 20% démissionnent durant les 5 premières années d’exercice de leur métier.

Enseigner est choisi par défaut par plus de la moitié des étudiants, parfois comme troisième choix, et les caractéristiques réelles du métier dissuadent non seulement les débutants, mais aussi les étudiants avant les concours de recrutement.

Dans des disciplines comme les lettres classiques, les mathématiques ou l’anglais, chaque année les concours ne font pas le plein. Pourtant, à leur grand regret, les jurys (en principe souverains) sont poussés par l’administration à admettre des candidats ayant des notes très basses. Comme cela ne suffit pas à couvrir leurs besoins, des rectorats sont contraints de faire appel à des solutions qui ne contribuent pas à améliorer le niveau du corps enseignant, on me pardonnera l’euphémisme !

La Cour des comptes fait observer qu’entre 2012 et 2016, plus de 10% des postes mis aux concours n’ont pas été pourvus. Cette année, selon la Depp, cela a même atteint 13%, dont 2/3 pour les Capes et 22% pour la voie professionnelle. Sur le terrain, d’année en année, le nombre d’enseignants peu qualifiés augmente.

L’attrait du métier, y compris dans les territoires « hyper-ruraux », n’est plus suffisant pour attirer assez de candidats, et surtout, le mode de recrutement s’avère inadapté. Résultat : dans l’académie de Versailles[3], 20% des enseignants sont des débutants et 6% des contractuels ; plus du quart sont donc peu ou pas expérimentés, ce n’est pas rien !

La situation est paradoxale. L’accroissement formel du niveau de recrutement depuis 1989 a conduit à placer devant les élèves un nombre croissant d’enseignants insuffisamment formés. Cela fait ainsi diminuer le niveau réel du corps enseignant. Cette douloureuse situation, conséquence d’un attachement quasi-religieux aux concours actuels, a conduit à une impasse.

Trois lois successives ont placé les concours de recrutement au milieu des deux dernières années de formation universitaire. En conséquence, les formateurs doivent articuler deux logiques, l’une pour assurer la préparation d’un concours de recrutement très académique et de moins en moins en phase avec les réalités évolutives du terrain, l’autre pour délivrer la première année d’un master, diplôme universitaire. Pire encore, en cas de réussite au concours et à un M1, les professeurs stagiaires doivent suivre la préparation d’une seconde année de master s’ajoutant à la prise en charge de classes. Malgré les efforts des formateurs, cela donne peu satisfaction aux étudiants, contrairement à ce que l’on voit écrit dans certains rapports : les bureaucrates sont parfois tristement lénifiants !

La loi Jospin insista sur « le » métier d’enseignant et le besoin d’une culture commune. Cet objectif, dogme non questionné, masqua le reste ; il empêcha que l’on s'interroge sur la spécificité professionnelle d’un enseignant de maternelle ou de lycée professionnel. C’est la profession, dans son ensemble, en tant que profession, qui doit partager une culture commune, autour de métiers distincts, qui requièrent chacun une formation professionnelle ad hoc.

Alors, faut-il toujours des concours de recrutement ? Avec courage, Alain Boissinot[4] n’hésite pas à écrire que le modèle actuel est une fiction, pour conclure : « il est temps de renoncer aux concours ».


Former, puis qualifier, puis recruter sur profil

Sont à articuler trois fonctions : la formation, la qualification (habilitation à enseigner) et le recrutement. Les concours actuels assurent les deux dernières, dans une confusion des rôles et une difficile articulation avec la première. Ils sont placés au milieu des cursus universitaires comme si le but était de les dénaturer. Leur pertinence s’est effondrée et ils cumulent les inconvénients. En particulier, ils empêchent l’université de bâtir des masters adaptés, comme elle le fait aujourd'hui pour de nombreux métiers.

Plus grave encore : les actuels concours, paralysés par leur mode bureaucratique, sont incapables de repérer les compétences professionnelles des candidats.

Enfin, l’employeur n’est pas en mesure d’affecter les différents profils des lauréats là où ils seraient utiles.

Pour les professions de haut niveau intellectuel, l’université propose des parcours à la suite desquels les diplômés se tournent vers les employeurs qui procèdent aux recrutements en fonction des profils qu’ils recherchent. Dans ce schéma chacun est dans son rôle. Pourquoi maintenir la confusion à l’Éducation nationale ? À qui profite cette guerre des territoires, chaque partie prenante disant que les problèmes sont de la faute des autres ?

Les enseignants du premier degré sont des fonctionnaires de l’État, recrutés par des concours au niveau académique (et non pas national), avec des affectations départementales. Ils n’en sont pas moins fonctionnaires de l’État ! Affirmer, comme certains le font, que seul le recrutement pas des concours nationaux est envisageable pour des fonctionnaires de l’État est une contre-vérité. Que cache-t-elle ?

Le temps est venu de laisser l’université faire son travail de formateur, puis le niveau déconcentré, au plus près du terrain, d’assurer le recrutement sur profil au nom de l’État. Il s’agit donc de séparer la formation, la qualification professionnelle (qui pourrait être régionalisée) et le recrutement sur profil par les circonscriptions du premier degré et les établissements secondaires.

Mais ceci ne sera pas suffisant. 


Rendre attractifs les secteurs en difficulté

Il est nécessaire de rendre attractives les académies et les filières qui ne le sont pas, en payant davantage les enseignants des secteurs en difficulté de recrutement, comme cela se fait déjà pour les DOM-TOM et les établissements français à l’étranger.

Puisque certaines académies peinent chaque année à recruter suffisamment de professeurs des écoles, même avec des concours supplémentaires, il est nécessaire d’attirer en amont des candidats venant de tout le territoire national par des conditions attractives exceptionnelles, donc de permettre à l’enseignement primaire, dans les espaces en fort déficit de volontaires, de nettement plus payer les enseignants recrutés, le temps qu’ils y restent.

Pour les concours du second degré, l’attrait des disciplines est très variable. S'il y a des surnombres pour certaines (mais on continue à recruter !), pour d'autres, chaque année, il est impossible de pourvoir tous les postes mis aux concours. Cela conduit les rectorats à faire appel à des contractuels et cette mécanique  s’amplifie. Il faut donc économiquement différencier les disciplines. Pour celles qui peinent à attirer des étudiants, l’enjeu salarial s’avérera essentiel ; ce levier est préférable à l’appel massif à des contractuels pas ou peu formés.


À trois reprises, sans succès spectaculaire, le Parlement a modifié les structures et les contenus de la formation des maîtres, mais sans toucher à la clé du système français : les bureaucratiques concours de recrutement des enseignants. La question ne doit plus être taboue. 

Le temps est venu de changer ce mode de recrutement, de le faire sur profil au plus près du terrain et de moduler les salaires en fonction des besoins.




[1] Ceci sera développé dans un article à paraître en mars 2018 dans les Cahiers d’Éducation et Devenir.
[2] Question taboue en France jusqu’à ces derniers mois. Ce phénomène est présent dans de nombreux pays, même en Suisse.
[3] Les chiffres pour l’académie de Créteil sont voisins.
[4] Dans un récent numéro d’Administration et éducation (2017), N°154

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