jeudi 30 novembre 2017

Faut-il plus territorialiser l’éducation[1] ?





            S’il est un sujet présent dans les faits, mais absent dans les discours publics en France (question taboue), c’est celui de la territorialisation de l’éducation. Il est étouffé par la complicité entre la technostructure et les organisations syndicales qui partagent la même culture bureaucratique et surtout centralisatrice.

Pourquoi soulever cette question ?
Dans ce billet, nous abordons cette question d’un point de vue fonctionnel, d’aucuns diraient pragmatique (mais qui ose encore employer ce terme ?) : en réalité, sur le terrain, comment fonctionne le système éducatif et pourrait-il s’améliorer ?

Dans d’autres pays, ce sujet se pose en termes différents, surtout là où l’éducation est née territorialisée. Chez nous, les trois actes de décentralisation politique en 35 ans ne l’ont guère fait progresser et le dernier n’aura que révélé des problèmes sans leur apporter de solution.

Les territoires sont des lieux de coconstructions de précieux liens horizontaux entre les acteurs et les institutions, au sein de projets éducatifs locaux qui appellent une gouvernance ad hoc.

Communautarisme versus territorialisation
Territorialisation n’est pas un synonyme de communautarisme ; au contraire, ces deux mots sont en opposition.

Le communautarisme pousse à des regroupements de femmes et d’hommes d’un côté, d’institutions de l’autre, sur des options idéologiques, philosophiques, religieuses, ethniques, économiques, géographiques, culturelles ou linguistiques ; il conduit à l’isolement de groupes fermés sur eux-mêmes. Chacun d’eux estime que les échanges avec les autres sont dépourvus d’intérêt, voire dangereux pour son identité, sauf pour ceux qui veulent faire du prosélytisme.

Dans une vue ouverte, la territorialisation valorise les échanges et la diversité des ressources locales, humaines, matérielles et culturelles. Elle promeut les croisements horizontaux, s’appuie sur les réseaux, cherche l’enrichissement mutuel pour adapter les ressources aux besoins et permet d'en construire collectivement de nouvelles.

Les territoires et leurs contextes s’opposent aux vues à prétention universelle. Chacun a ses légendes, ses récits, ses épopées qui le font vivre et qu’il veut transmettre aux nouvelles générations.

La territorialisation de l’éducation est déjà conséquente
Chut, ne le répétez pas, c’est un sujet tabou ! Le constat est rarement fait, mais les bases d’une territorialisation de l’éducation sont conséquentes. Que faudrait-il accentuer, pourquoi et comment ?

En France, la territorialisation n’est pas pensée en tant que telle, mais seulement acceptée dans les faits. Les lois et décrets n’ont de cesse de rechercher l’uniformité formelle par des dispositifs conçus au niveau national et renforcés par les redoutables circulaires de la technostructure qui tente, avec l'appui des syndicats, de de tout corseter dans le moindre détail.

            Pourtant la réalité locale concerne les activités sportives (liées aux clubs) ou culturelles (dans et hors l’école, ancrées au tissu local), la découverte de la faune et de la flore, l’environnement de proximité, l’étude du climat et de ses déterminants, l’écologie, la carte des langues (vivantes, anciennes, régionales, d’origine des familles), les littératures régionales, la géographie (humaine et physique), le patrimoine culturel local, l’histoire régionale (si peu enseignée !), les mythes et les légendes, la laïcité (les rapports entre le commun et les particularismes), l’emploi, les bassins de formation, les activités touristiques, la mixité sociale, l’éducation prioritaire, les usages du numériques (ultra territorialisés !), les innovations pédagogiques, les échanges avec des élèves d’autres pays, les relations avec l’enseignement agricole et l’enseignement privé, l’apprentissage, les rythmes et les transports scolaires, la lutte contre le décrochage et l’illettrisme, les particularités des DOM-TOM, les internats…

            Alors, pourquoi aller plus loin ?
En France, la politique d’éducation est qualifiée de quasi-régalienne. Elle relève des pouvoirs publics à leur plus haut niveau : Parlement et gouvernement. En revanche, sa mise en œuvre effective se fait sur le terrain, au niveau de la classe, de l’école, de l’établissement, des circonscriptions et des bassins de formation, en liens avec les collectivités locales ; mais, spécificité française, d’une façon coupée de la société civile et souvent des parents d'élèves.

Si le tissu associatif est une variable essentielle, sur chaque territoire sa richesse ne se décrète pas, aucune circulaire ne peut la créer. Chaque lieu doit « faire avec » l’existant pour, dans un second temps, contribuer à son développement. L’École s’appuie sur son environnement, comme ce dernier s’enrichit de l’École en retour.

Les territoires ne se ressemblent pas ; leur variété s’avère considérable et ce paysage bigarré le sera plus encore. Pourquoi faudrait-il priver les élèves et leurs enseignants de ces richesses ? Au nom de quoi ?

L’uniformité formelle conduit à un triste appauvrissement visant à ramener au plus petit dénominateur commun, alors que dans le respect de la politique nationale, les écoles peuvent valoriser les particularités de leur environnement et s’adapter à ses enjeux, posés ici en termes de citoyenneté, là de marché de l’emploi, là encore d’accès à la culture au sens le plus large.

À travers des activités différentes liées aux situations locales, on peut viser les objectifs nationaux et chercher à développer les mêmes compétences pour chacun, comme savoir peindre ou jouer d’un instrument de musique, savoir reconnaître une pierre, un champignon, un insecte, ou encore pratiquer un sport.

Les besoins locaux nécessitent de construire des solutions aux problèmes rencontrés, avec l’aide des collectivités territoriales et de la société civile, même si certains abhorrent cette idée !

Une nécessaire régulation territoriale.
Face aux problèmes contemporains, la classe, l’école, l’établissement sont à une échelle singulière trop réduite pour disposer d’éléments d’analyse systémique de leur situation et de leurs ressources culturelles, intellectuelles, scientifiques pour agir.

La Région devient l’échelon pertinent pour assurer la régulation territoriale des projets locaux. Lui revient la lutte contre la fragilité de certains territoires, comme les déserts médicaux, numériques ou éducatifs, notamment dans les zones hyper-rurales et les quartiers sensibles des métropoles. À chaque région sa stratégie et sa plateforme régionale, comme il commence à en exister.

La régulation territoriale est un long fleuve, assurément pas tranquille, qui doit traverser des rapides dangereux, sans écluse.

Le rapport aux programmes nationaux
Malgré le socle commun, le système éducatif français est pour le second degré culturellement ancré sur des approches nationales strictement disciplinaires.

Les lobbies sont puissants, organisés au niveau central où ils traitent directement avec les médias et les pouvoirs publics. Face aux tensions, les gouvernements cherchent l’apaisement : ils s’en tiennent au statu quo et nient l’importance du travail pédagogique du terrain. Se liguent les Académies des sciences et des lettres, le Collège de France, les ENS et Polytechnique, les sociétés savantes, les éditeurs de manuels, de revues et de sites, etc. Leur influence tient à leur facilité d’accès aux médias qui se targuent d’intellectualisme et popularisent leurs idées, reprises sans recul par des partis politiques et des syndicats prônant un conservatisme de bon aloi.

Pourtant, plus de territorialisation de l’éducation ne se fera pas au détriment de nos chères disciplines. Toutes seront valorisées et enrichies.

Sans doute faudra-t-il fixer une limite au temps consacré par les élèves aux questions inspirées par leur territoire. Par exemple 40% des contenus abordés pourraient être construits collectivement par les professeurs eux-mêmes (formés à l'université, à Bac+5 !), à partir de ce qui relève de leur environnement local.

Territorialisation et structures
Inévitablement viendra une autre obsession française : celle des structures et des statuts !  Oh ! bureaucratie ! Quand tu nous tiens !! 

Faut-il en créer des spécifiques, avec tout ce que cela veut dire : place dans la pyramide hiérarchique, moyens financiers et humains, gouvernance, etc. Évitons cela !

La territorialisation de l’éducation a besoin d‘espaces de liberté pour des coconstructions avec les réseaux locaux, en s’appuyant sur les établissements scolaires, à condition que ces derniers gagnent en autonomie (sujet de notre précédent billet) et l’assument (c’est le plus difficile !).

Cette idée heurte les amoureux des bureaucraties, encore nombreux à l’Éducation nationale. Les normes sont produites par une administration naïve (ou qui feint de l’être), aux yeux de qui rien d’utile ne serait possible sans ses textes. Elle estime que tout sera fait lorsque sa circulaire sera publiée : c’est un objectif en soi ! Je propose[2] de la réduire à 20% de sa taille actuelle. Elle deviendrait comparable à un gros rectorat et cela suffirait largement ! Mais quid alors des juteuses primes d’administration centrales ?

À l’écoute des territoires
Ces évolutions nécessitent des expertises, encore trop rares, en ingénierie des territoires. Elles appellent à des recherches pluridisciplinaires et de nouveaux masters.

Se posera aussi la question des régulations et de la gouvernance locale pour croiser pédagogie, géographie, sociologie, économie, sciences politiques et sciences de gestion. Cela conduira à imaginer des formes de pilotage qui pourront être, dans un second temps, les objets d’études de cas, de comparaisons et de recherches venant alimenter les masters.

Les territoires doivent « oser l’expérimentation » assortie de retours d’expérience, si rares et pourtant si profitables ! C’est ainsi qu’ils peuvent devenir apprenants.

Soyons à leur écoute. Ils sont notre principale richesse patrimoniale et humaine. La territorialisation est avant tout l’œuvre de femmes et d’hommes. Elle pousse à une approche des relations humaines où la proximité joue un rôle facilitateur. Le fonctionnement en réseaux, les outils de diagnostics territoriaux et le développement professionnel prendront alors tout leur sens, mais la route sera longue.

Le niveau national devra jouer son rôle, tout son rôle, mais rien que son rôle. Le principal obstacle est dans la nécessaire subsidiarité qui pénètre très lentement nos administrations où elle est contre-culturelle.

Là réside la vraie rupture que redoutent les bureaucrates : le pouvoir du terrain !





[2] Bouvier A. (2017) : Pour un management pédagogique de proximité - Connaître – Comprendre – Évaluer – Agir, Collection Les indispensables, Paris Berger-Levrault.

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