lundi 1 octobre 2018

Comment agir dans la défiance généralisée ?





Parler de la confiance au sein des systèmes éducatifs des différents pays demanderait de le faire un à un tant ce sujet varie dans le temps et est lié à la culture locale, à des questions politiques, philosophiques, historiques et très souvent religieuses. Ce qui va de soi ici, là est inenvisageable ; ce qui était vrai hier ne l’est plus nécessairement aujourd’hui. Voyons donc ce qu’il en est en nous limitant au système éducatif de l’Hexagone tel qu’il fonctionne actuellement.

Ce domaine est vaste et complexe. Ses acteurs, ses strates, ses partenaires et ses parties prenantes sont nombreux, tous concernés par des questions de confiance, mais pas de la même façon comme nous allons le voir.

Rien ne vaut un exemple

Le mot confiance est un mot-valise qui dissimule de nombreuses questions taboues. Sur un tel sujet auquel on se réfère beaucoup, rien ne vaut de commencer par un exemple pour indiquer ce que l’on entend par là.

Je pense à une pièce d’anthologie de la littérature administrative, une lettre signée du ministre Christian Beullac, adressée il y a près de 40 ans à tous les recteurs, mais en fait rédigée par son directeur de cabinet, Maurice Niveau. Il le fit d’une traite, je crois à la suite d’une réunion des recteurs, en s’isolant dans une brasserie pour être au calme. Une fois la rédaction achevée et revenu au ministère, il la mit sur le bureau du ministre qui aussitôt la signa. Entre eux, la confiance régnait.

Ce texte court et clair est magnifique. Il exprime une philosophie humaniste de l’action et de la responsabilité. Voulant en citer des extraits dans l’un de mes livres, je ne savais pas quelles parties sacrifier car tout se tenait et méritait d’être conservé, ce que je fis en plaçant son intégralité dans une annexe.

Une phrase du ministre aux recteurs frappa particulièrement les esprits et les marque encore ; on la voit souvent reprise : « je n’attends pas de vous que vous obéissiez mais que vous réussissiez, car l’esprit doit toujours l’emporter sur la lettre ».

Quelques années plus tard, Maurice Niveau devenu recteur de l’académie de Lyon me recruta, d’abord comme chef de la MAFPEN de Lyon puis, trois ans après, comme chef du projet d’IUFM. Lorsqu’à la fin de notre première rencontre je crus honnête de lui dire que j’étais membre actif d’une organisation syndicale, le SGEN pour ne pas la nommer, il me dit aussitôt : « cela ne me regarde pas ». Je compris le message : nous sommes entre adultes responsables et je vous fais confiance.

Sans qu’il ait besoin de le dire explicitement, ses collaborateurs savaient qu’il leur faisait confiance ; mais, bien sûr, jusqu’à quel point ? J’eus l’occasion de l’apprécier. À la suite d’un grave problème posé par mes services et qui plaçait le recteur dans une situation délicate, je vins lui remettre ma lettre de démission. Il la lut puis la balaya du revers de la main en me disant : « je suis le responsable, donc « je » me suis trompé ; voyons la suite ». Quelle splendide leçon de management ! Pouvais-je ne pas essayer, à mon tour, d’en faire autant avec mes collaborateurs ? Qu’avons-nous de mieux que la confiance à mettre dans le moteur de nos organisations publiques  ?

Entre le ministre et les recteurs

Entre le ministre et les recteurs, a priori, la confiance va de soi. Le ministre a choisi ou confirmé « ses » recteurs et peut chaque semaine mettre fin à leurs fonctions. Donc tant qu’ils demeurent en place, en principe, ces derniers peuvent considérer qu’ils ont la confiance du ministre. Dans l’autre sens, règne la confiance de chaque recteur envers celui ou celle qui l’a fait nommer par le conseil des ministres ou qui l’a maintenu à son poste.

Bien sûr, rien n’est aussi simple puisqu’il s’agit de relations humaines. En réunion de recteurs, j’ai vu un ministre qui se sentait tellement peu en confiance qu’il avait lu pendant 20 minutes, sans s’en écarter d’un mot, le texte qui lui avait été préparé et qui, aussitôt après, était parti pour ne pas avoir à prendre la parole en réponse à des questions. Quel modèle de management dans la méfiance !

Dans l’autre sens, la confiance est telle que certains recteurs, toujours les mêmes, à chaque réunion, devant une annonce ministérielle se croient obligés de dire au ministre que c’est une très bonne idée, que dans leur académie ils le font depuis déjà longtemps, que cela marche bien et qu’ils s’apprêtent même à le faire encore plus. Je me suis toujours demandé dans quelle mesure ces attitudes infantiles, dignes d’élèves de l’école primaire, inspiraient de la confiance aux ministres. C’est peut-être tout simplement un jeu de rôles bien écrit dont la confiance est exclue.

Entre le ministre et le terrain

La confiance entre un ministre et les acteurs sur le terrain est de toute première importance. Confiance dans un sens et dans l’autre. Pourtant, depuis plusieurs décennies, on n’en trouve guère de traces effectives autres que rhétoriques, ni du ministre envers les acteurs du terrain, ni dans l’autre sens, bien au contraire même.

D’une façon ou d’une autre, avec plus ou moins de force dans leurs propos, beaucoup de ministres affirment haut et fort leur confiance envers les enseignants et les cadres de proximité. Malheureusement, ils le font à travers des attitudes paradoxales : les propos encourageants qu’ils tiennent sont aussitôt contredits par la posture fortement normative de leur technostructure. Il n’est que de voir l’abondante publication de circulaires sur tous les sujets les uns après les autres (il faut bien faire plaisir à chacun des bureaux !), circulaires très longues, entrant dans le moindre détail, comme s’il fallait guider pas à pas des enseignants pourtant formés à Bac+5 au contact de la recherche. À quoi bon les recruter à haut niveau ? Ferait-on cela pour un ingénieur ou un avocat ? Est-ce ainsi que doit s’exprimer la confiance ?

Le milieu pédagogique prend ces éléments comme autant d’insidieuses mesures de contrôle qui n’assument pas leur nom. Elles transpirent la méfiance (voire parfois le mépris) de bureaucrates de l’administration centrale fort éloignés de la réalité d’une classe, mais qui néanmoins croient tout savoir. Au moins, ils ont confiance en eux ;  et lorsque c’est annoncé, c’est fait ! On voit là le maladif syndrome français du pouvoir central.

De leur côté, les enseignants font peu confiance à leur ministre quel qu’il soit. Son appartenance politique ne joue guère : avant tout il est le Ministre. Lors de sa nomination, la confiance qui lui est éventuellement accordée par certains vient d’une adhésion à ses valeurs et à sa personnalité. Jouent aussi les qualités supposées de la personne lorsqu’il est déjà connu du milieu pédagogique. S’il l’est un peu comme Luc Ferry, Xavier Darcos ou Vincent Peillon, tout ce qu’il fit antérieurement sera examiné à la loupe, critiqué et porté à son discrédit, indépendamment de ses actions en tant que ministre. S’il ne l’est pas, ce fut le cas pour René Monory ou Claude Allègre, sa légitimé sera immédiatement contestée et ses actions n’y feront rien : le jugement initial prononcé par les enseignants restera figé quoi qu’il fasse.

Le milieu pédagogique est encouragé en ce sens par ses syndicats qui se veulent résolument critique envers le ministre, c’est leur culture. Pour tenir dans le temps, le ministre a deux attitudes possibles : soit ne rien toucher d’essentiel comme le fit pendant de longs mois François Bayrou (et alors l’hypocrite jeu de rôles fonctionne), soit pratiquer le déminage permanent, Jack Lang avait ce talent.

On est donc très loin du registre de la confiance ! Cela peut-il changer ? La confiance peut-elle s’établir de façon nette, visible, durable et sincère dans les deux sens ?

L’employeur-recruteur et l’université formatrice

Je ne reviendrai pas ici sur le sujet du précédent billet. J’avais insisté sur la confiance nécessaire dans les deux sens entre l’employeur-recruteur et l’université-formatrice si l’on veut que la formation des enseignants puisse se faire dans de bonnes conditions. Or, nous en sommes très éloignés.

Des évolutions sont annoncées. Pourront-elles atténuer la méfiance fortement présente et lui substituer une confiance bien nécessaire ? Les simples discours incantatoires des uns et des autres ne suffiront pas.

Les crises de confiance des cadres intermédiaires

Les ministres ne devraient pas l’ignorer : les cadres intermédiaires sont des fonctionnaires loyaux envers l’État qu’ils représentent sur le terrain et donc, en particulier, envers leur ministre, même lorsqu’ils ne partagent pas ses convictions politiques ou désapprouvent ses décisions, ou lorsqu’ils ont le sentiment d’être ignorés comme ce fut le cas avec Vincent Peillon. Depuis quatre décennies, à plusieurs reprises, ils ont évité l’effondrement du système. Dans les moments de crise les ministres découvrent leur importance et soudainement, comme l’on dit, ils en rajoutent dans leurs propos, mais trop tard, le mal est fait. Les cadres meurtris ne sont pas dupes et attendent désabusés le prochain ministre.

Depuis longtemps, dans un sens comme dans l’autre, entre les ministres et les chefs d’établissements secondaires, la confiance n’est pas au rendez-vous. Parfois, parler de crise, n’est pas excessif. Cette défiance s’accentue lorsque les chefs d’établissement constatent que dans l’entourage proche du ministre, très peu de ses conseillers ont la « culture de l’établissement » et que ceux qui l’ont ne sont pas dans le premier cercle.

La majorité des DASEN sont dans le même état d’esprit, même s’ils sont plus portés par la « culture de la circulaire » et parfois même par la méfiance institutionnelle envers les acteurs de terrain qui le leur rendent bien.

Si des recteurs, que je ne veux pas nommer ici mais nous les connaissons tous, savent établir des relations de confiance appropriées envers les chefs d’établissement, peu d’entre eux, faute d’expérience, savent réellement le faire, si tant est qu’ils en aient l’intention. Il peut même arriver que ce soit leur dernier souci !

Dans le sens hiérarchique descendant, la confiance requiert de celui qui occupe le sommet de la pyramide académique d’importantes qualités d’observation et surtout d’écoute, ce que les chefs d’établissement repèrent vite et commentent d’abondance entre eux à travers leurs réseaux.

Pour les recteurs, tout repose sur la conception qu’ils ont de leur rôle. Elle peut les pousser soit à se complaire dans un dirigisme forcené en s’appuyant sur les DASEN et d’autres collaborateurs, soit à préférer une pratique humaniste du management public, comme je le vis faire par Maurice Niveau et quelques autres par la suite, mais qui m’ont plutôt semblé minoritaires.

Il est facile de comprendre que ces attitudes du « sommet » ont d’importantes conséquences sur celles d’un chef d’établissement vis-à-vis des professeurs ou d’un inspecteur primaire vis-à-vis des écoles et enseignants de sa circonscription.

Enfin, en termes d’impact sur le terrain, les propos et les lettres des ministres aux enseignants sont totalement tributaires de ce système où règne la méfiance.

Comment transformer ces obstacles potentiels en des leviers ? Faire confiance à la confiance ? Il n’est pas interdit de rêver !

Les professeurs et leurs élèves

Les professeurs ne sont pas le bout de la chaîne car elle se poursuit avec les élèves et leurs parents, sans oublier les partenaires de l’école.

Dans les deux sens, la relation de confiance qui existe entre un enseignant et ses élèves est singulière et sans témoin. Certes, dans le second degré, le chef d’établissement en reçoit chaque jour par différents canaux de nombreux échos indirects, très variés, mais que peut-il en faire ? Et les passages très épisodiques des inspecteurs n’apportent rien sur ce registre ; de toute façon, à quoi cela servirait-il ?

Entre un enseignant et ses élèves, la confiance est une lente construction. Le statut du professeur (agrégé ou certifié) et son ancienneté jouent moins que la réputation qu’il s’est construite d’année en année. Elle est fragile, bien connue en dehors de l’établissement et la moindre maladresse peut la détruire pour longtemps ; elle est alors très longue à rétablir.

La relation entre les enseignants et leurs élèves se distingue des relations hiérarchiques professionnelles, elle est d’une autre nature. Pourtant, dans un sens comme dans l’autre, il se joue là quelque chose d’essentiel qui relève de la confiance, bien préférable à la méfiance systématique. Tout en étant extrêmement singulière, autour de chaque enseignant, elle dépend d’autres facteurs dont le climat de l’école ou de l’établissement, les rapports aux autres enseignants, l’environnement de l’établissement, l’attitude des parents d’élèves…

Dans les deux sens, la confiance est un enjeu considérable.

Les relations avec les partenaires de l’établissement

Les relations entre les enseignants et les partenaires de l’école ou de l’établissement souffrent, en partie, des mêmes a priori, dans un sens comme dans l’autre.

Parmi les partenaires que sollicitent les enseignants, se trouvent le plus souvent d’autres établissements scolaires, parfois étrangers, des associations locales, des clubs sportifs, des compagnies de théâtre, des musiciens, des artisans... Les enseignants en appellent aussi à des entreprises, souvent liées au numérique ou encore à des sponsors dont les intentions sont à long terme ; le domaine des nouvelles technologies se prête à cela. Règne entre eux un mixte de confiance et de méfiance : si l’on exclut la présence de cynisme de la part des uns ou des autres, sans un minimum de confiance aucun accord réel sur un projet ne serait possible, alors que dans les faits ils sont nombreux. Existe donc de la confiance a minima.

On est là sur le registre des relations horizontales et de proximité, plus conformes au fonctionnement quotidien des collectifs humains dans de multiples domaines. Dans la réalité, aucune des parties prenantes ne peut imposer, seule, quelque chose à l’autre et, a fortiori, aux autres ; tout se discute et doit aboutir à un accord, ce qui est impossible lorsque la confiance est absente.

Les relations hiérarchiques verticales gagneraient à s’inspirer de ces pratiques : même si elles ne sont pas exemplaires, des progrès seraient ainsi faits.

Les enseignants et les parents d’élèves

Il en va de même entre les enseignants et les parents d’élèves, « laissés sur le paillasson » nous disaient des collègues québécois, comme nous l’avons rapporté dans un précédent billet. La confiance existe parfois, mais ce n’est pas le modèle dominant ; le plus souvent, elle ressemble au mur que Trump tente d’ériger entre les USA et le Mexique. N’a-t-on pas vu, lors de cette rentrée, des enseignants écrire un livre sur les « parents casse-couilles » ? Avec un tel titre, il suffit que 10% des enseignants l’achètent pour que ce soit un formidable succès de librairie à bon compte ! Il y a diverses formes de populisme et il frappe tous les milieux. N’est-ce pas affligeant ? Cela est tellement présent que la MAIF a utilisé ce thème pour une publicité, courant le risque d’être pris au premier degré, en faisant apparaître non pas un mur mais des barbelés entre les parents d’élèves et les enseignants.

De leur côté, les parents d’élèves ont certainement des amabilités savoureuses à livrer sur les classes, les enseignants et le milieu pédagogique, nul n’en doute, mais, en général, ils utilisent peu ce mode d’expression, sauf avec Internet et les réseaux sociaux qui encouragent tous les excès.

Ces relations où la méfiance domine ne contribuent pas à valoriser l’image dans la société d’un système éducatif que l’on pourrait espérer plus exemplaire sur le registre des relations humaines.

Faire confiance à l’intelligence territoriale

En France le traditionnel rapport entre le niveau central (gouvernement, Parlement, technostructure) qui décide de tout et le terrain censé exécuter sans apporter la moindre plus-value, par la simple application des directives à l’identique en tous lieux et toutes circonstances, est digne des plus anciennes bureaucraties. Et cela se fait avec l’appui permanent de la majorité des syndicats dont c’est la culture, sauf de ceux, en petit nombre, qualifiés de réformistes.

J’ai peine à croire que les plus hauts responsables du système éducatif ignorent la vanité de cette façon de faire qui heurte le professionnalisme des enseignants les plus impliqués : tous ne travaillent pas a minima ! Même si nous savons qu’une partie d’entre eux vivent heureux d’être protégés de tout par des bureaucraties, l’une étatique et l’autre syndicale et, qui plus est, sont aveugles comme toute bureaucratie.

Or sur le terrain, je l’ai illustré dans un autre billet, se nouent de nombreuses relations horizontales, coopératives, non hiérarchiques, qui savent, heureusement, s’affranchir des cadres coercitifs. On discerne souvent de la confiance entre pairs et partenaires de proximité autour d’un projet collectif. Faute de quoi de tels projets ne seraient ni construits, ni exécutés.

On observe ainsi le développement d’intelligence territoriale spécifique à chaque lieu, très précieuse, et il n’y en a pas deux semblables. Chaque territoire a son histoire singulière, sa culture, son économie locale, ses ressources humaines et matérielles, etc.

Or, dans ces lieux où se bâtissent des projets, la confiance envers le niveau central est faible ; souvent même, la méfiance domine. On entend dénoncer un État qui exigerait tout et n’aiderait en rien. Si le sommet ultime attend intellectuellement peu du terrain, seulement de le voir exécuter ses injonctions, en retour le terrain cherche plutôt à se protéger du sommet.

Le niveau supérieur redoute l’intelligence territoriale qui se développe et dont il se méfie beaucoup. Ne lui parlez surtout pas de territoires apprenants : ils sortent des cadres bureaucratiques.

Seul un considérable changement de culture professionnelle peut permettre de substituer de la confiance à ces formes de méfiances généralisées qui paralysent l’action collective de grande envergure.

Une nouvelle éthique professionnelle

Ces évolutions souhaitables en appellent à une nouvelle éthique professionnelle, entreprise d’autant plus difficile que, par essence, les bureaucraties ne font confiance qu’à elles et que le milieu pédagogique est majoritairement constitué de travailleurs libéraux indépendants ne rendant de comptes à personne.

La confiance est seulement un appui à l’action collective, une condition nécessaire mais pas suffisante. Elle exige un contexte global favorable et à créer ; mais pour faire quoi ? Les résultats à atteindre sont de l’ordre des valeurs.

Faut-il désespérer ? Je ne le pense pas car il existe, au sein de ce vaste système des îlots qui fonctionnent sur le mode coopératif, de la confiance partagée, et qui nous invitent ainsi à faire confiance à la confiance pour l’étendre de proche en proche. Un jour viendra où …



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