samedi 1 décembre 2018

L’enseignement professionnel, un secteur toujours méprisé








Dans ce billet, j’aborde quelques questions taboues concernant l’enseignement professionnel français, en partant de la découverte progressive que j’en fis, avec son lot de surprises, souvent révélatrices de la culture dominante de notre société méprisante envers ce qui ne relève pas des humanités classiques ou des sciences dures telles qu’elles sont enseignées en classes préparatoires aux Grandes écoles.

            Les rénovations et plans de reconversions

            Mes premiers contacts avec l’enseignement professionnel remontent au milieu des années 1980, j’étais alors chef de la MAFPEN de Lyon en charge de la formation continue des personnels de l’académie.

L’enseignement professionnel était frappé par un exceptionnel train de rénovations, sans précédent. Par exemple, il fallait reconvertir par centaines les professeurs de couture (des femmes parfois proches de la fin de leur carrière), en enseignantes de technologie au sens où on l’entendait en ces temps anciens : usage du TO7 et du Minitel. Pour cela, dans chaque département et en urgence, furent créés des centres de formation qui fermèrent quelques années après, une fois leur tâche accomplie.

Que de détresse et d’incompréhension ! Ces personnes devaient abandonner un métier qu’elles aimaient, dont elles étaient fières, auquel elles s’identifiaient. Il était au centre de leur image sociale : la couture était alors très utile à tous. En lieu et place, on leur imposait un surprenant avenir professionnel en leur tendant une bouée de secours sans attrait, dépourvue de sens, à laquelle elles avaient peine à s’accrocher. Quel challenge pour les formateurs qui partageaient leur douleur ; heureusement, outre leurs compétences techniques, pleins d’humanité ils se montraient particulièrement compréhensifs !

            L’enseignement professionnel conçu après-guerre, donc en un tout autre temps, subit secteur après secteur, durant la décennie qui suivit la fin des Trente Glorieuses, une série de tels chocs douloureux, violents, de plus ou moins grande ampleur.

Ces changements n’ont nullement mobilisé l’attention des médias, ni des enseignants de l’enseignement général. Cette indifférence en disait long et fleurait le mépris. Ils ne trouvaient rien à redire puisque que l’accès aux Grandes écoles n’était pas menacé pour leurs enfants ! Cela ne les concernait donc pas.

Jamais l’enseignement général ne connut de tels cataclysmes. Il est préservé par la société des agrégés, les élites intellectuelles parisiennes et les médias. Personne n’a imaginé reconvertir un professeur d’italien en enseignant de sciences physiques. Lorsque dans une discipline d’enseignement général il n’y pas assez de cours à assurer pour mobiliser toutes les ressources humaines disponibles, en attendant de très hypothétiques jours meilleurs qui ne viennent jamais, on ne supprime rien ; on continue même à créer des postes inutiles, bien sûr sans se préoccuper du contribuable car ce serait mesquin ! Il faut bien que les juteux concours de recrutement aient quelque chose à se mettre sous la dent pour justifier leur juteuse existence.

Plus surprenant encore : dans le milieu directement concerné, celui de l’enseignement professionnel, à cette époque, d’aucuns, peu au fait de l’économie, pensaient avec une grande naïveté qu’il suffirait d’attendre sans rien faire le retour de nouvelles Trente Glorieuses pour que tout rentre dans l’ordre ancien, avec le plein emploi, sans soupçonner que s’annonçaient de considérables changements sociétaux modifiant en profondeur les professions. Aujourd’hui, bien malin est celui capable de dire ce qui nous attend d’ici dix ans. Faut-il pour autant préconiser le statu quo en attendant ?

Si l’enseignement professionnel s’est trouvé seul et méprisé, curieusement de son côté il n’a rien fait pour se préparer aux considérables changements sociétaux perceptibles. Il a pratiqué la politique de l’autruche, attendant que l’État - avec une baguette magique qu’il n’avait pas - résolve ses problèmes. Un peu hébété, il attend encore.

            Enfin, je compris que pour l’enseignement professionnel, ce qui compte le plus, ce n’est ni le Collège de France, ni l’Académie française, ni les universités, ni même les sociétés savantes, mais l’amour des métiers, de tous les métiers. De loin, les métiers sont premiers et fondent sa culture.

Le riche monde des ENNA

            Pendant plusieurs années je consacrais beaucoup de mon temps à ce domaine. En particulier, je découvrais, ce qui se faisait au sein de l’École normale nationale d’apprentissage (ENNA). Au nombre de six en France métropolitaine, ces établissements étaient chargés de la formation initiale et continue des professeurs de lycées professionnels (PLP) et il y en avait une dans l’académie de Lyon, dotée d’une solide équipe de formateurs.

            Plus tard, dans un soucis d’égale dignité, pour rapprocher symboliquement les PLP des certifiés, le ministère créa un nouveau statut, celui de PLP 2. Cela fut très bien ressenti par la profession et, à la longue, il n’y eut plus qu’eux dans les lycées professionnels.

À ce moment les branches industrielles étaient, les unes après les autres, en grande difficulté, tandis que l’artisanat, le secteur tertiaire et les métiers de la santé semblaient mieux résister en termes d’emplois.

Dans les plans de reconversion, les dimensions humaines étaient premières et ce qu’on pouvait apporter à des personnes en détresse, en mobilisant les ressources de la MAFPEN, était d’abord sur ce registre. Aujourd’hui, on parlerait d’accompagnement.

Sur le terrain, je ne me lassais pas d’entendre un mécanicien, un chaudronnier, un ébéniste, un plombier, un maçon ou un tailleur de pierres m’expliquer la beauté de ses gestes, leur finesse, les petits détails qui font que tout sera raté ou réussi. Pas question de tricher, de faire semblant, de chercher à donner le change avec un 8/20 qui sera administrativement transformé en un 10/20 ne signifiant rien, pour acheter la paix sociale : la machine tourne ou pas, il y a ou pas des fuites, l’objet peut ou pas s’ajuster à d’autres, la panne est ou n’est pas réparée. Les évaluations pratiquées sont très proches de celles de la vraie vie qui, elle, n’est pas angélique.

 Par ailleurs, sensibilisé 20 ans avant PISA par Bertrand Schwartz à l’évaluation des apprentissages des élèves, je pouvais constater que l’enseignement professionnel était en pointe sur ces questions, notamment sur l’évaluation des compétences, avec en particulier un intelligent dispositif national appelé Gérex soutien. Les nombreuses innovations pédagogiques étaient inspirées de la formation continue des adultes.

Quelques années après, choc après choc, réforme après réforme, tous les savoir-faire se sont tristement perdus dans les sables. Quel gâchis !

            Une culture syndicale particulière

            Ultérieurement, là où il y en avait une, les ENNA furent intégrées au sein des IUFM. Dans l’académie de Lyon, le centre local de Villeurbanne, issu de l’ex-ENNA, accueillit encore son ancien public mais aussi quelques autres filières de formation dont celle des CPE au sein de laquelle j’assurai mon demi-service. En tant que formateur, j’ai tenu à être rattaché à ce centre et ainsi côtoyer régulièrement des collègues dont je connaissais la rudesse, mais surtout les riches qualités humaines et professionnelles.

Sur le plan syndical, ce centre se distinguait des autres : malgré une présence active du SGEN, la CGT était majoritaire, avec tout ce que cela voulait dire. Beaucoup des formateurs avaient préalablement exercé des activités dans des entreprises et en avaient conservé une solide culture du combat syndical frontal, systématique et musclé.

Le rituel de la moindre réunion entre eux et la direction était immuable. L’interrompre faisait immédiatement partir les représentants des personnels suivis des autres participants. Quel que soit l’objet de la rencontre, tout commençait par une très longue intervention syndicale rappelant en détail l’histoire de l’enseignement professionnel depuis la Libération, ses succès, puis ses évolutions sur quatre décennies ainsi que toutes ses difficultés, pour s’achever par une vigoureuse demande de postes supplémentaires que l’on exigeait de me voir adresser séance tenante au ministère, assortie d’autres demandes en termes d’ateliers, de laboratoires, de machines-outils, de véhicules, etc. À la longue, j’aurais été capable de faire cette déclaration à leur place, tant je l'avais entendue.

Une fois ce prix symbolique payé, la réunion se déroulait dans un climat positif, les leaders syndicaux s'effaçaient derrière les autres formateurs plus réalistes.

Si les syndicalistes étaient de fortes personnalités bien entraînées aux luttes sociales, avec leur style immuable quand ils étaient en délégations, je découvris peu à peu leur autre facette, beaucoup plus attachante, car très humaine. Souvent elle m’a touché. De temps en temps, seul, l’un d’entre eux demandait à me voir, non pas dans le centre local où j’étais toutes les semaines, mais au siège de l’IUFM, à Lyon, dans mon bureau de directeur. En toute discrétion, il venait pour m’informer de la situation difficile dans laquelle se trouvait un étudiant, un stagiaire, un formateur, une secrétaire, une femme de ménage ou même parfois un projet (alors qu’ils détestaient ce concept non bureaucratique). M’en préoccupant aussitôt après l'échange, je constatais qu’il avait eu raison de m’alerter, que je devais agir en conséquence et je leur en savais gré.

Nous étions là sur le registre des relations humaines de proximité, à des années lumières des jeux de rôles formels, stériles, dépourvus d’humanité, qui vont à l’encontre de l’intérêt des personnes. Rien sur ce plan ne peut se régler à coups de statuts et de barèmes.

Je rapproche ce souci des autres, que j’ai trouvé au sein de ce centre local, d’observations que j’ai pu faire ultérieurement dans des lycées professionnels de quartiers difficiles ou de zones rurales. J’ai ressenti et je ressens encore beaucoup d’admiration pour leurs équipes. En ces lieux, la personne (l’élève, l’enseignant) existe dans sa singularité et est prise en compte. À son arrivée dans le lycée, chaque élève, souvent très mécontent, réfractaire à l’école, décrocheur potentiel, immigrant récent, doit individuellement être accueilli et longuement accompagné, parfois pendant des mois, mais hélas, pas toujours avec le succès espéré. C’est alors durement ressenti comme un échec collectif par les enseignants.

Je porte cela à l’honneur de l’enseignement professionnel à qui l’on demande, hypocritement et avant tout, d’accueillir les élèves les plus en difficulté d’apprentissage ou aux comportements scolaires très difficiles. Qui reconnait vraiment son immense mérite ?

L’indifférence méprisante des milieux intellectuels

Plus tard, la méconnaissance de ce secteur par le grand public, l’indifférence et l’attitude méprisante des milieux intellectuels (enseignants compris) qui jamais ne scolarisent leurs enfants dans l’enseignement professionnel, me sont à nouveau apparues pendant les six années ou j’ai siégé au Haut conseil de l’éducation.

Les rapports annuels de cette instance ont porté sur différents sujets, comme l’enseignement primaire, le collège ou l’enseignement professionnel. Après leur remise au Président de la République, chacun de nos textes était repris dans les médias, nationaux et locaux, ce qui nous valut d’avoir à répondre à de nombreuses demandes d’interviews, de conférences, de participation à des séminaires, des tables rondes, etc. L’épaisseur de chaque revue de presse était impressionnante… sauf pour le rapport sur l’enseignement professionnel qui ne provoqua que de brefs commentaires polis, et souvent à côté d’un sujet ignoré par la grande majorité des journalistes qui connaissent mieux Sciences Po.

Aujourd’hui, je rapproche cela de l’assourdissant silence des Espé sur la formation des PLP. Serait-ce le signe d’un mépris ? J’espère que non ; ce serait indigne venant de la part de formateurs.

Des experts internationaux que nous avions auditionnés pour éclairer nos travaux se déclaraient surpris par la singularité française : près de 40% des collégiens étaient à la fin du collège dirigés vers le secteur professionnel, mais pas toujours de bon gré. Chez plusieurs de nos voisins, par exemple en Wallonie ou en Suisse,  60% des élèves s'orientaient dans cette voie. Pour donner un repère plus général, la moyenne des pays de l’OCDE était alors au-dessus de 50%. Dans ces pays, l’enseignement professionnel a des filières d’excellence, ce qui sans aucun doute change tout en termes d’image.

Si en certains pays règne une égale dignité entre l’enseignement général et l’enseignement professionnel, rien de tel chez nous. J’ai plusieurs fois vu des professeurs de lycées professionnels être ulcérés de savoir que leurs collègues du collège de leurs enfants les menaçaient de les envoyer en lycée professionnel s’ils ne travaillaient pas mieux ! On ne peut être plus explicite.

L’apprentissage est dans l’ombre des LP

Si l’on entend parfois évoquer les lycées professionnels, le grand public ignore tout ou presque des centres de formation des apprentis, les CFA. Ils dans l’ombre des LP, eux-mêmes dans l’ombre de l’enseignement général, donc invisibles. Aux yeux de certains, c’est peu important. Pourtant, au niveau scolaire, les 1200 CFA accueillent environ 260 000 apprentis (en gros, le tiers des élèves de la voie professionnelle).

Dans les débats d’après-guerre sur la formation professionnelle, un grand nombre de nos voisins, dont la Wallonie, la Suisse et l’Allemagne, ont choisi d’orienter très tôt leurs élèves dans des voies en alternance faisant la part belle aux apprentissages professionnels sur le terrain. La France en décida tout autrement, maintenant jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire les élèves sous statut scolaire et recevant le même enseignement général dans le collège unique et uniforme. En fait, le vrai débat portait sur les rapports entre la formation initiale et les entreprises, à une époque où le parti communiste était puissant et, sur ce point, d’accord avec le Général de Gaulle qui n’aimait pas les grands patrons dont beaucoup furent proches du régime de Vichy.. C’est seulement en 1966, que les CFA furent créés. 

En 40 ans, l’apprentissage aura été concerné par une dizaine de lois, c’est tout dire des forces puissantes qui s’opposaient et s’opposent encore à son développement. Pourtant son intérêt est grand pour les élèves et pour la société ; mais sans doute est-ce secondaire !

L’une des difficultés des CFA tient à leur nature qui demande d’impliquer à la fois les Régions, les chambres consulaires, les branches professionnelles et l’État à travers huit ministères concernés, chacun délivrant ses certifications. Pour l'Éducation nationale, la concurrence est rude !

La loi Giraud de 1993 permit, à petits pas, d’ouvrir des sections d’apprentissages dans les LP, lesquels ne se précipitèrent pas sur cette opportunité…

Les apprentis doivent signer avec un patron un contrat d’apprentissage ; donc il n’y a pas de possibilité de stage là où il n’y a pas d’emplois. Par exemple, c’est l’une des difficultés que rencontre le tertiaire de bureau,  car aujourd’hui  les grandes banques ne recrutent plus qu’à Bac+3.

Si de 1995 à 2005 le nombre des apprentis au niveau secondaire est passé de 300 000 à 400 000, l’objectif d’atteindre 500 000 apprentis n’a pas été atteint et même, on reste bien en deçà de ce chiffre car beaucoup d’acteurs se tiennent debout sur des freins qui sont efficaces !

Au niveau secondaire, l’apprentissage ne rencontre pas le succès global attendu par la société, alors que les jeunes qui choisissent cette voie le font de plus en plus par attrait. Cette très lente évolution annonce peut-être une métamorphose qui peut venir puisque les CFA sont face à des LP, plus rigides dont ils peuvent facilement se distinguer.

La nature même des formations professionnelles invite à privilégier, de façon naturelle, le rapport aux entreprises et les formations en apprentissage qui favorisent nettement l’accès à l’emploi. N’en déplaise aux grincheux répétitifs, les chiffres, bien connus, sont éloquents : 20 points d’écart ! Ce n’est pas rien, on n’est pas à la marge.

Bien sûr, la formation sous statut scolaire est, elle, plus performante que l'apprentissage en termes d’acquisition de diplômes et, semble-t-il, du niveau de la première rémunération. Donc, à chacun sa voie de prédilection !

Malheureusement des raisonnements purement corporatistes emploient depuis des décennies les mêmes arguments, faisant fi des réalités et surtout de l’intérêt des élèves, pour ralentir les évolutions. Ils conduisent à minimiser au maximum cette voie de formation pourtant très appréciée des jeunes et de leurs familles à qui, disons-le, on ne demande pas leur avis. Aux yeux de certains, les LP qui ne choisissent pas leurs élèves seraient plus « méritants » que les CFA. Mais est-ce bien le problème ?

            Le paradoxal rapport à l’emploi

            Le paradoxe français est total. L’enseignement professionnel est censé conduire à l’emploi, principalement dans le secteur de l’artisanat, des entreprises, des sociétés de services, des métiers de la santé, alors qu’une partie de son corps enseignant développe une idéologie hostile à ce monde, ne valorisant aux yeux des élèves que les emplois publics. Et encore, quand il évoque les emplois, car il préfère parler du chômage. De là à parler d’employabilité… ne rêvons pas !

Cela est complété de l’attitude réservée, voire négative vis-à-vis de tout ce que les lycéens apprennent durant leurs stages « à la solde des patrons ». Cela ne facilite en rien les apprentissages des élèves, encore moins leur insertion professionnelle, et soulève de graves questions éthiques.

            Le paradoxe ne s’arrête pas là. À l’opposé du bon sens, l’enseignement professionnel refuse de s’adapter aux évolutions des emplois ; il n’ose pas le dire publiquement, mais en gros il voudrait que les emplois se conforment à ses formations. On comprend donc pourquoi l’apprentissage, par essence plus réactif et plus flexible, lui taille des croupières dans certains secteurs.

On peut encore s’étonner d’une autre particularité de notre système éducatif. Au niveau scolaire l’enseignement professionnel (à l’exception de quelques filières à faible capacité d’accueil comme l’horlogerie, la lunetterie ou l’ébénisterie d’art), souffre d’une mauvaise image qui effraye les familles, alors que dans l’enseignement supérieur c’est l’inverse : les BTS et DUT sont des filières sélectives de plus en plus recherchées. À quoi tient cette différence d’image ?

Les vrais défis des lycées professionnels

Le principal défi des lycées professionnels, déjà évoqué, est crucial : accueillir des élèves rétifs à l’école, en voie de décrochage, parfois déjà décrochés et que l’on tente de raccrocher. Ils ont été orientés sans considération de leurs désirs. Celui qui demande la section plomberie d’un lycée attractif de telle commune, sera envoyé dans la filière bois d’un lycée moins flamboyant et, en plus, dans une autre commune. Triple peine ! Bien sûr l’enthousiasme des élèves n’est pas au rendez-vous, qui peut s’en étonner ? Et depuis quelques années, ce sont les LP qui doivent accueillir les enfants de migrants ; difficulté supplémentaire qu'ils assument.

Malgré les grandes qualités humaines des acteurs, ce secteur n’échappe pas plus que les autres aux sujets tabous, il a les siens.

Dans un LP, ne demandez surtout pas ce que font les enseignants pendant que leurs élèves sont en stage ; la question, impertinente, serait reçue comme une vile agression !

N’évoquez pas non plus le sujet de l’apprentissage (sauf pour en dire du mal), même si le LP accueille à dose homéopathique quelques apprentis sous statut scolaire, mais rarement mélangés avec les autres élèves.

Citez encore moins les CFA considérés comme à la solde de l’ennemi de classe, le patronat, selon la doxa marxiste qui exerce encore une grande influence.

L’enseignement professionnel est, de deux façons, lié à l’activité économique et à la vraie vie ; il ne peut pas passer à côté d’elle, ce qui le distingue notablement de l’enseignement général ignorant le monde qui l’entoure. 

D’une part il est censé conduire directement à l’emploi, même si le Bac professionnel ouvre, comme les autre baccalauréats, l’accès à l’enseignement supérieur dans une colossale hypocrisie bien mise en lumière d’abord par APB (voir notre billet sur ce sujet), puis par ParcourSup. Depuis sa création en 1985 et son indéniable réussite, surtout ces dernières années avec le Bac Pro en 3 ans, sa finalité première est d’abord de permettre une insertion professionnelle, c’est ainsi. Pour l’enseignement professionnel, l’examen des taux d’emplois, secteur par secteur, est donc essentiel.

D’autre part, pendant leur formation, les lycéens sont appelés à effectuer différents stages plus ou moins longs, en entreprises ou dans le secteur sanitaire et social, ou parfois dans le monde associatif, presque jamais dans les services publics (mais des pistes semblent se dessiner pour l'an prochain) et découvrent ainsi les réalités du monde du travail.

            Des liens ambigus entre collèges et enseignement professionnel

            Les liens entre collèges et enseignement professionnel ne sont pas exemplaires. Ils reposent sur une grande méconnaissance des premiers envers le second, complétée d’un mépris qui n’échappe ni aux élèves ni à leurs familles et qui les blesse.

Pour les deux dernières années de collège, plusieurs fois, sous des formes variées suivant les époques, ont été proposées d’autres possibilités partielles ou totales pour de petits effectifs d’élèves allergiques à l’école, désireux de rencontrer très vite le monde du travail et leur futur métier. Ils pouvaient bénéficier de parcours aménagés facilitant ensuite leur arrivée en LP ou en CFA où  là, ils ont le sentiment, pour la première fois, d’être traités comme des adultes.

Des tentatives multiples ont été faites les unes après les autres, sous des appellations variées : 4e d’aide et de soutien, 3e d’insertion, 4e et 3e technologiques, modules de découverte professionnelle de 6 heures (DP6), dispositifs de préapprentissage, 3e pré-pro pour découvrir les entreprises… Afin de discerner un métier, le dispositif d’initiation aux métiers en alternance (DIMA) pour les jeunes de 15 ans leur propose une formation en alternance, en CFA mais sous statut scolaire.

Je demandais à un principal de m’expliquer comment il affectait les enseignants sur cette classe un peu particulière. Il me répondit : « je veille à lui attribuer au moins un bon prof. Mais, que veux-tu, je ne vais pas confier mes classes de bons élèves aux mauvais profs ». Certes, ce n’est qu’un cas, mais il est édifiant au pays où l’on a décrété que tous les enseignants se valaient et les classes aussi ! Dans les établissements, cela se sait mais personne n’en parle. Heureusement, pour ces enseignements à petits effectifs avec de nombreux groupes dédoublés, « l’effet dédoublement » compense positivement « l’effet prof ». Mais, chut, surtout ne le dites pas !

Pourtant, l’on sait combien d’enfants en grande difficulté scolaire, désintéressés par l’école et désireux enfin de travailler, en ont bénéficié et ont ainsi préparé leur avenir dans un grand soulagement des familles.

Il faut croire qu’il n’est pas important que des jeunes puissent se réaliser puisque ces dispositifs, en petit nombre, seulement dans quelques collèges, ont soulevé l’opprobre des idéologues développant la classique antienne : tous au même rythme et tous à l’identique. Quels que soient les dégâts causés puisque l’important, c’est l’uniformité !

On note une seule exception hypocritement acceptée pour des raisons inavouables : les Sections générales et professionnelles adaptées (SEGPA) intégrées dans certains collèges. Elles accueillent, dans des classes de 16 élèves au plus, des enfants présentant des difficultés scolaires graves et persistantes… pour les isoler des autres ! Le rapport à la voie professionnelle n’est qu’un simple prétexte.

            Un secteur ignoré, méprisé et pourtant souvent innovant

            Les innovations pédagogiques sont une tradition de l’enseignement professionnel qui fut l’un des premiers secteurs à travailler en termes de compétences, de contrôle continu, d'unités capitalisables, d’évaluations (bien avant le Socle commun) et plus tard de parcours. Les enseignants des disciplines générales sont bivalents. Bien peu connaissent ce que fut son avance pédagogique sur les collèges et les lycées d’enseignement général.

            La création des lycées des métiers au début des années 2 000 fut une initiative réussie inspirée des lycées agricoles et gageons que les campus des métiers, plus récents, empreints de la même philosophie, feront aussi bien.

Dans le secteur de l’enseignement professionnel, les innovations s’implantent avec sérieux, mais très lentement et malheureusement sont totalement ignorées du grand public.

            À dire vrai, je ne serais pas surpris qu’elles aient un peu inspiré l’actuelle réforme des lycées. Pourtant, qui oserait le dire ? Ce serait la honte !


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